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La vidéo sur le quai de Genève

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La vidéo sur le quai de Genève

Le gamin a freiné net devant nous, sa trottinette soulevée au-dessus du gravier. Il a planté ses yeux dans ceux de Julien.

— Ta copine, elle marche.

Julien s’est figé derrière le fauteuil. Ses jointures ont blanchi sur les poignées. Moi, j’ai senti le sang quitter mes pommettes.

— Qu’est-ce que tu racontes ? Julien, n’écoute pas ce petit…

Le gamin n’a pas cillé.

— J’ai une vidéo.

Il a sorti un téléphone de la poche de son short. Julien l’a attrapé d’un geste sec. L’écran s’est allumé. On y voyait une femme en robe bleue remonter le quai du Mont-Blanc, à Genève, sous les marronniers, au bras d’un homme brun. Cette femme, c’était moi. L’homme, c’était Simon, mon kinésithérapeute. Sauf que Julien ne pouvait pas le savoir.

Julien a relevé la tête. Son visage n’était plus le même. Il a dit, la voix plate :

— Ma patience a des limites.

Il a tourné les talons et il est parti par la contre-allée, sans se retourner. Je suis restée dans le fauteuil, une couverture à carreaux sur les jambes. Une vieille dame promenait un bichon nain. Elle a détourné les yeux quand je me suis levée.

Je n’ai pas pleuré. J’ai plié la couverture, redressé le fauteuil et je l’ai poussé vers l’arrêt du 14. Le ticket coûtait un euro soixante. Je l’ai composté dans la machine sans y penser. Le chauffeur a attendu que je sois assise avant de démarrer. Personne ne parlait.

Dans l’appartement, ça sentait la lavande et le linge propre. Le bouquet séché que la voisine du dessous m’avait donné au printemps pendait encore à la poignée du placard. J’ai préparé une tisane à la verveine. Je ne l’ai pas bue. Je me suis assise par terre, adossée au radiateur, et j’ai compté les lattes du parquet. Il y en avait trente-sept jusqu’à la porte.

Je ne pouvais pas en vouloir au gamin. Il n’avait fait que dire ce qu’il avait vu. Ni à Simon, qui m’avait simplement tenu compagnie sur ce quai, un de ces dimanches où je craignais que mes jambes réapprennent à faillir. Ni même à Julien. Il avait raison d’en avoir assez. La vérité, c’est que j’avais construit un piège pour moi-même, et que je venais d’en fermer la porte.

Deux ans plus tôt, un samedi de février, je m’étais brisée la deuxième lombaire en skiant à La Clusaz. Les médecins parlaient de fauteuil, peut-être pour toujours. Julien était alors adjoint au maire d’Annecy, un homme pressé, toujours entre deux réunions. Après l’accident, il a changé. Il passait tous les soirs. Il tenait mon plateau-repas. Il m’appelait « ma courageuse ». Une journaliste était venue faire un portrait de lui dans la chambre d’hôpital. Sur la photo, il tenait le poignet de ma blouse. Sa carrière prenait un nouveau tournant. J’étais devenue sa preuve d’humanité.

Au bout de six mois, j’ai senti une contraction dans ma jambe gauche, puis un fourmillement. Un matin, Simon m’a dit que je pouvais réessayer. J’ai marché trois pas. Puis dix. Puis un kilomètre. Chaque séance, je progressais. Mais à la maison, je revenais vers le fauteuil. Parce que Julien me semblait plus proche quand j’y étais. Plus doux. Et parce que je me disais qu’une femme debout, il n’en avait pas besoin.

Alors j’ai menti. À lui. À mon frère. À la voisine. Je sortais en fauteuil par la porte de l’immeuble, je tournais au coin, et si personne ne me voyait, je me levais derrière les poubelles. Ensuite, je prenais le train pour Genève. Simon m’attendait sur le quai, avec une casquette et un sac à dos. On marchait une heure au bord du lac. Il me tenait le coude, pas la taille, parce que j’avais encore des vertiges. Il me ramenait à la gare. Je reprenais le fauteuil dans le local à vélos avant de remonter.

Et c’est un vendredi, en sortant de la boulangerie, que le gamin m’a vue. Il habitait le même immeuble que Simon. Il avait dû me suivre, sortir son téléphone, filmer trente secondes. Ces trente secondes venaient de coûter deux ans de mensonge.

Je suis restée longtemps par terre. Puis j’ai ouvert le placard de l’entrée. Là, dans une pochette en plastique, il y avait toutes les factures des cliniques, des séances chez le kiné, des médicaments. Des papiers jaunis, agrafés dans le désordre. J’ai sorti mon téléphone, ouvert l’application bancaire. J’ai tapé le montant. Douze mille cinq cents euros. La somme exacte que Julien avait avancée pour moi depuis l’accident. J’ai ajouté en motif : « remboursement ». Puis j’ai validé. Le code à quatre chiffres, la confirmation, l’écran qui clignote. Cette somme ne me ruinait pas : c’était l’héritage de ma grand-mère, placé sur un livret A. Je l’avais gardé pour un jour comme celui-là.

J’ai ensuite retiré la bague de fiançailles. Elle était fine, avec un petit diamant serti. Je l’ai posée dans une enveloppe avec les clés de l’appartement. Sur l’enveloppe, j’ai écrit juste : « Julien ». Puis j’ai appelé un taxi pour six heures du matin. Je partirais à Lyon, chez ma sœur, avec deux valises et le fauteuil plié dans le coffre.

Le surlendemain, on a sonné à l’interphone. J’ai reconnu sa voix. Il a monté l’escalier. J’ai entendu ses pas sur le palier. J’ai ouvert avant qu’il ne frappe. J’étais debout, en jean et en baskets, avec un carton dans les bras. Il a baissé les yeux sur mes jambes, puis il a regardé le carton.

— Je viens chercher mes affaires.

Je lui ai tendu la pochette en plastique. Elle contenait la capture d’écran du virement, la bague, les clés. Il a fixé le relevé.

— Douze mille cinq cents ?

— C’est ce que tu as dépensé pour moi. Je ne te dois plus rien.

Il a ouvert la bouche, l’a refermée. Il est resté sur le seuil, la pochette à la main. Moi, j’ai posé mon carton dans le couloir, j’ai enjambé sa valise à roulettes qu’il avait laissée dehors, et j’ai descendu les marches. La minuterie s’est éteinte au deuxième étage. En bas, le taxi m’attendait, le coffre ouvert.

Je me suis installée, j’ai claqué la portière. Par la vitre arrière, j’ai vu Julien debout à la fenêtre de l’escalier, la pochette toujours serrée contre lui. Le chauffeur a demandé :

— Gare de Lyon, c’est ça ?

J’ai répondu oui. Il a mis le clignotant. On est partis.

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