Le studio de Karim, treize mètres carrés sous les toits
Karim m'a envoyé l'adresse par SMS un mardi, sans un mot de plus : « Rendez-vous samedi, 19h, apporte quelque chose qui commence par la première lettre de ton prénom. » Moi, c'est Farid. Trente-six ans, technicien de maintenance chez un fabricant de pièces automobiles à Mulhouse. Karim, mon frère cadet, fêtait ses trente ans dans son nouveau studio, sous les toits d'un immeuble haussmannien du côté de la place de la Réunion.
J'ai tourné le problème dans ma tête pendant trois jours. Un F, forcément. J'ai pensé à des fleurs, trop banal. Un flacon de parfum, hors de prix pour ce qu'il me restait ce mois-là — cent quarante euros, pas un de plus, après le loyer et la pension que j'envoie à mon ex-femme pour notre fils. J'ai fini par choisir une friteuse. Karim en parlait depuis des mois, il voulait arrêter d'acheter ses frites surgelées déjà cuites et se remettre à cuisiner. Cent trois euros chez Boulanger, avenue de Colmar. Ça grevait mon budget, mais c'était utile, et surtout ça voulait dire quelque chose : je l'avais écouté.
Je suis arrivé avec vingt minutes de retard — le RER avait du retard, comme toujours le samedi soir. Sur le palier, j'ai entendu de la musique et des rires avant même de sonner. Karim a ouvert en tablier de cuisine, une louche à la main, et derrière lui j'ai vu que le studio était plein : sa copine Yasmina, deux collègues à lui, et notre tante Naima qui avait fait le déplacement depuis Strasbourg rien que pour lui.
Sur la table basse, les cadeaux s'entassaient déjà. J'ai reconnu tout de suite le principe du jeu en les regardant : Yasmina avait apporté un vase — Y comme Yasmina. Un collègue de Karim, un certain Julien, avait ramené une bouteille de jus de pomme artisanal — J comme Julien. Naima avait posé sur la table un service à thé — N comme Naima. Chacun avait offert quelque chose qui commençait par sa propre initiale.
Ma friteuse, dans son carton avec le logo Boulanger, ne commençait par rien du tout qui ressemblait à un F de Farid dans l'esprit du jeu — enfin si, justement, F pour friteuse comme F pour Farid, ça collait. Mais en la posant sur la table à côté du vase et du service à thé, j'ai compris que je m'étais trompé de logique. Le jeu, ce n'était pas d'offrir un objet dont le nom commence par sa propre initiale. C'était plus retors que ça, et personne ne m'avait prévenu du vrai sens.
Naima a éclaté de rire la première. « Farid, mon grand, regarde autour de toi. Yasmina a offert un vase parce qu'elle s'appelle Yasmina. Julien, un jus parce qu'il s'appelle Julien. Toi, t'as ramené une friteuse. Ça marche, mais c'est un hasard — t'as juste eu de la chance que "friteuse" commence par F. » Tout le monde a ri, sauf moi, qui essayais de comprendre pourquoi c'était drôle. Karim, en déballant le carton, a eu ce sourire un peu gêné qu'il a depuis qu'on est gosses, celui qu'il fait quand il ne sait pas s'il doit être content ou embarrassé.
C'est là que Yasmina a lâché la phrase qui a tout fait basculer : « En fait, Karim m'a dit que la friteuse, c'est le cadeau de sa mère. Elle la lui a achetée la semaine dernière, chez Boulanger aussi, tiens, exactement le même modèle. »
J'ai senti quelque chose se resserrer dans ma poitrine. Notre mère, Malika, ne s'était pas déplacée — elle vit à Colmar maintenant, elle a dit qu'elle viendrait dimanche, en petit comité, "pour ne pas fatiguer" avec le trajet. Elle avait donc déjà offert à Karim exactement le cadeau que j'avais mis trois jours à choisir, sans me le dire, sans me demander mon avis, alors que je l'avais appelée justement pour lui demander ce qui ferait plaisir à son fils.
Karim a ouvert le second carton, celui de notre mère, arrivé par transporteur la veille. Une friteuse. Identique. Même marque, même couleur noire mate, même capacité de trois litres. Deux friteuses, côte à côte sur la table basse d'un studio de treize mètres carrés, entre le vase de Yasmina et le service à thé de Naima.
Le silence qui a suivi n'était pas gêné, il était juste plein — plein de tout ce qu'on ne se disait jamais dans cette famille. J'ai regardé Karim déchirer le ruban du deuxième carton avec la même politesse que pour le premier, et j'ai compris qu'il l'avait su. Il avait su, en m'envoyant ce SMS avec la consigne du jeu, que notre mère préparait déjà quelque chose. Il ne me l'avait pas dit. Peut-être par gêne, peut-être parce qu'il pensait que ça ne changerait rien, peut-être — et c'est l'hypothèse qui m'a fait le plus mal — parce qu'il s'était habitué depuis longtemps à ce que notre mère et moi, on tourne autour du même geste sans jamais se parler directement.
Parce que ce n'était pas la première fois. Onze ans plus tôt, à la mort de notre père, Malika avait décidé seule de vendre l'atelier de menuiserie qu'il tenait rue de Belfort, sans m'en parler alors que j'y avais travaillé deux étés de suite pour payer mes études. Elle avait empoché les soixante-douze mille euros de la vente et les avait, à l'époque, entièrement réinvestis dans les études de commerce de Karim à Strasbourg. Moi, j'avais eu le droit à un chèque de mille cinq cents euros "pour te dépanner", et une phrase que je n'ai jamais oubliée : "Toi, tu te débrouilles toujours, Farid." Depuis, j'avais arrêté de lui demander quoi que ce soit, et surtout j'avais arrêté de croire qu'elle me consultait sur quoi que ce soit qui concernait Karim.
Ce soir-là, dans le studio, entre les rires qui reprenaient doucement et Yasmina qui rangeait déjà les emballages, je n'ai rien dit. J'ai bu mon verre de jus de pomme artisanal offert par Julien, j'ai mangé une part du gâteau au citron que Karim avait fait lui-même, et je suis reparti vers minuit en prenant le dernier RER.
Le dimanche, Malika est venue comme prévu, avec un sac de courses et une nouvelle bouteille de vin. Elle n'a pas mentionné la friteuse. C'est moi qui l'ai fait, en désignant simplement les deux cartons empilés dans un coin, que Karim n'avait pas encore eu le temps de retourner au magasin. « T'as vu qu'on a eu la même idée », j'ai dit, sans reproche dans la voix, juste un constat.
Elle a haussé les épaules. « Ça arrive. De toute façon toi, t'as toujours de bonnes idées, Farid. » Une phrase censée être un compliment, et qui sonnait exactement comme le "tu te débrouilles toujours" d'il y a onze ans : une façon de me remercier de ne jamais rien demander, plutôt que de reconnaître qu'elle ne m'avait jamais rien demandé non plus.
Le mardi suivant, je suis allé voir Maître Renard, le notaire qui avait réglé la succession de mon père en son temps, avenue Kennedy. Je lui ai demandé de ressortir le dossier de la vente de l'atelier, onze ans après. J'avais gardé un vieux relevé bancaire prouvant les deux étés où mon père me payait en liquide pour le travail à l'atelier, et j'ai demandé au notaire, simplement, ce que valait aujourd'hui, en droit, ma part légitime sur cette vente que ma mère avait décidée seule à l'époque où j'étais encore mineur légal de la succession — parce que mon père était mort sans testament et que j'avais, moi aussi, un droit de réserve sur ce bien, que ma mère avait liquidé sans mon accord écrit alors que j'avais dix-neuf ans.
Maître Renard a ressorti le dossier, feuilleté les actes pendant vingt minutes, puis m'a regardé par-dessus ses lunettes : « Techniquement, Monsieur, votre part dans cette succession n'a jamais été officiellement clôturée. Vous avez un recours. Le délai n'est pas prescrit. » Il m'a tendu un formulaire de demande de réouverture de partage successoral, et une enveloppe où figurait déjà, en toutes lettres, le montant qui me revenait sur les soixante-douze mille euros de l'époque, revalorisé : dix-huit mille euros.
Je n'ai pas appelé Malika pour lui annoncer une vengeance. Je lui ai simplement envoyé, par recommandé avec accusé de réception, une copie de la demande déposée chez le notaire, avec un mot de trois lignes : « Je ne demande rien que je n'aie pas déjà mérité. Le dossier suit son cours chez Maître Renard, avenue Kennedy. On en reparlera si tu veux, calmement. »
Elle m'a appelé le vendredi soir, la voix tendue, en me demandant pourquoi je faisais "ça" maintenant, après onze ans de silence. Je lui ai répondu que ce n'était pas maintenant que ça avait commencé, que ça avait commencé le jour où elle avait signé la vente sans même m'envoyer une lettre, et que la friteuse en double n'était que la dernière preuve, la plus petite et la plus claire, que dans cette famille, quand il s'agissait de Karim, j'étais toujours le dernier informé.
Karim, lui, a fini par revendre l'une des deux friteuses sur Leboncoin, cent vingt euros à un étudiant de Strasbourg. Il m'a envoyé la moitié de la somme par virement, avec un message : « Désolé, frérot. J'aurais dû te dire, pour maman. » Ce n'était pas grand-chose, soixante euros, mais c'était la première fois qu'il reconnaissait quelque chose à voix haute — enfin, par écrit — plutôt que de sourire en silence comme il l'avait toujours fait entre nous deux.
Le dossier chez le notaire suit toujours son cours. Je ne sais pas encore si Malika signera l'accord amiable qu'il lui a proposé ou si elle préférera se battre. Ce que je sais, c'est que le carton vide de la deuxième friteuse traîne encore dans un coin du studio de Karim, et que la prochaine fois qu'on m'invitera à un anniversaire avec une règle à respecter, je poserai la question avant d'acheter quoi que ce soit : qui d'autre est déjà au courant de ce qu'on prépare pour la personne qu'on aime.
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6 вересня 2026